
Le Shell Building a été construit par Dumont en 1934 sur la fameuse jonction Nord-Midi, entre la gare centrale et les Beaux-Arts. Siege phare de la marque au coquillage, le bâtiment devait être complété par une tour dont les fondations ont été construites. Le projet de tour a ensuite été refusée à maintes reprises par la Ville de Bruxelles. En 2006 lors de sa rénovation, cette étude avait pour objectif de faire le point sur l´histoire du bâtiment et de ses projets. En voici un extrait:
Les programmes
Le Shell Building s’installe au cœur du nouveau poumon financier de la ville, l’affiche de la vente vante l’implantation dans le centre, quartier des banques1 : la Belgolaise, Fortis et ING y sont encore présents aujourd’hui. Pourtant, en 1920, la Ville cherche à y imposer du commerce, demandant ainsi à la Banque de Bruxelles de prévoir des magasins au rez-de-chaussée.2 Parallèlement, elle impose des commerces au Palais des Beaux-Arts. Une imposition conditionnelle de la Ville qui avait une double portée : récupérer en partie le terrain qu’elle offrait gratuitement à l’œuvre et éviter l’obscurité dans le quartier en créant des magasins où l’éclairage s’imposait. Cette servitude, fruit d’un raisonnement qui semblait pertinent à l’époque, s’est démontrée complètement inutile par la suite : voyez le soir, l’entrée de la Rotonde : elle brille et éclipse le meilleur éclairage des magasins.3
Hardeveld, quelques années plus tard, installe au rez de la Cité commerciale Montagne du Parc des magasins (en pourpre), lieux d’expositions (orange) et bureaux (rouge). Les étages supérieurs sont entièrement dévolus aux bureaux.4
Horta ajoute de la mixité: divisé en petites unités, il groupe bureaux, commerces et logements. La tour est occupée par des restaurant, salles de conférence, bureaux et un réservoir d’eau.5 Dans ses mémoires, il regrette la profusion de bureaux : à regarder froidement l’affaire en elle-même, je me suis demandé si elle ne dépassait pas la mesure… Par le nombre de bureaux qu’elle montait en un seul endroit et qui, même situés au Centre, ne me paraissent plus compatibles avec les besoins réels. Certes, quand les affaires reprendront, quand la Jonction et la Halte seront définitivement achevées et quand la quiétude internationale règnera, le quartier sera valeur de premier ordre. 6
Le Shell Building est construit en vue d’abriter des bureaux et des commerces au rez. Aucun logement, sauf pour les concierges (en vert). Les étages de bureaux proposent dés l’origine une flexibilité de divisions et d’utilisateurs. Le restaurant au septième étage compte une moitié publique. La tour prévue est destinée aux bureaux, avec une piscine de natation au dernier étage. Un critique lors de l’inauguration : A hauteur d’entresol, une galerie permet de circuler à l’arrière du bâtiment tout entier ; il s’y trouve des vitrines appartenant aux magasins et susceptibles d’être utilisées à des buts commerciaux. (…) La terrasse, qui domine l’édifice, est couverte au moyen de produits asphaltiques Shell. Très étendue, elle est accessible au public, qui pourra contempler de cet endroit le merveilleux panorama de la ville s’étendant jusqu’au chantier de la future exposition.7 Le bâtiment se veut donc pour partie public. Les bureaux sont modulables : la profondeur étant divisée en trois trames de 7,5m, ils sont cloisonnables à la demande et la multiplicité des accès permet de diviser les plateaux en cinq zones autonomes.
Avec l’extension en cœur d’îlot de 1955 (en haut à droite), le programme se diversifie : salle de cinéma et salle de conférence (orange), réfectoire (jaune).8 La salle comprend 320 sièges et donnera l’occasion à la Shell d’organiser des projections à l’intention du public en général, de ses clients et revendeurs et également de son personnel. La salle de conférence est à usage mixte : elle est divisible au moyen d’une cloison repliable. Une partie de la salle est meublée de sièges fixés au sol et l’autre partie a des fauteuils mobiles pouvant être remplacés par des tables et des chaises pour des séances de comités restreints. Au total, on peut y placer 200 personnes. La Shell compte utiliser cette salle pour des conférences ayant un caractère professionnel, éducatif ou encore de formation.9 Les midis du disque, projection et prêts de films, Saint-Nicolas, réception de Noël, conférences, formation Les cadres de demain s’y déroulent. ; mais aussi les réceptions :
Dans le cadre accueillant de nos nouveaux locaux, Sir Peter et Lady Norton-Griffiths ont reçu les membres du personnel et leur épouses à l’occasion des fêtes de fin d’année. Tout y avait été conçu pour donner à cette réception un caractère amical et gentil. En plus de l’occasion qui leur était offerte de présenter leurs voeux a Sir Peter et a Lady NG et de se mieux connaître entre collègues, les invités eurent le loisir d’admirer le complexe si réussi des nouveaux locaux.10
Le parking s’agrandit avec le temps. En 1976, les architectes R. Ide et P. Winand demandent un changement d’affectation de entretien et réparation de véhicules, abris collectifs pour voitures à entreposage, archives et abris collectifs pour voitures.11 Le parking passe alors d’un total de 200 emplacements à 147 véhicules au deuxième sous-sol et 103 au premier sous-sol, puis en 1985 à 162 et 118 véhicules.12
On se rappelle que la ville impose les commerces au rez, à l’époque pour éclairer les rues. Cette volonté marque encore le parcellaire actuel : le rez du Shell comme celui de Trieste et des Beaux-Arts est découpé selon les boutiques.
Dans les années soixante, le nouveau quartier s’adresse aux visiteurs de l’Expo, avec l’aérogare Sabena (liée directement au le quai de la gare menant à Zaventem), l’hôtel Wesbury, la galerie Ravenstein menant aux Beaux-Arts. Les commerces du Shell Building étaient spécialisés dans le voyage : compagnies aériennes, offices de tourisme. Mais avec le départ de l’aérogare, les commerces du quartier périclitèrent. Aujourd’hui, si quelques enseignes témoignent encore du tourisme, l’horéca et les services y sont majoritaires.
Ainsi en 1989, la Ville autorise un débit de boisson au 55,rue Ravenstein, considérant que la nouvelle affectation ne porte pas préjudice à la fonction principale de la zone activité administrative du plan de secteur.13 Le Métropolitain remplace Panam airlines.
Ce quartier populaire, devenu monofonctionnel, a perdu en vitalité : L’animation des autos et des navetteurs qui caractérise l’actuelle ru Cantersteen est peu comparable avec l’animation qui régna pendant des siècle dans la première rue Cantersteen.14 Le bureau domine, le commerce se cherche. Aujourd’hui la galerie Ravenstein dont l’entrée sert de vitrine au Bozar, veut se diversifier.
Conclusions
L’îlot Shell s’inscrit dans la relation haut/bas de la ville ; la galerie Ravenstein se voulant passage agréable. Horta pensait le nouveau quartier de la Putterie comme une œuvre urbanistique et architecturale globale autour de la Bourse à créer. A l’échelle de l’ilot dont fait partie Shell, Dumont crée en vingt ans un ensemble homogène au niveau esthétique. La galerie Ravenstein à peine achevée, Dumont la met en relation directe avec l’immeuble Trieste. Unir les passages du rez à la galerie Ravenstein, qui vient d’être rénovée, créerait une circulation transversale qui permettrait peut-être d’attirer un public autre que les navetteurs.
La question du public pose évidemment celle du programme. Si la richesse en terme d’usage des bureaux reste manifeste, la viabilité du quartier pose la question de la mixité. Dumont pensait le Shell avec une terrasse publique ; ainsi qu’une piscine au dernier étage de la tour. Le discours de Disturb à propos de la tour Lotto pose la question de la mixité, de l’animation du quartier. Si la Ville obligeait la présence de boutiques dans les années trente, une obligation qui marque encore le parcellaire actuel, la Société Générale au tournant des années quatre-vingt éloignait son bâtiment du trottoir. Avec Central Plaza, la Ville a voulu que le rez soit occupé par autre chose que du bureau, sans toutefois y opposer une fonction réellement publique. La galerie Ravenstein rénovée, située entre le Palais des Congrès et la Grand Place, pourrait devenir un centre de commerce « haut de gamme », notamment pour les touristes et congressistes étrangers. La galerie pourrait être reliée par une passerelle à la rue du Mont des Arts où les possibilités commerciales sont aussi sous exploitées. Si Shell pouvait communiquer avec elle, on pourrait alors créer une circulation piétonne aux accès dans toutes les directions et développer un réel noyau commercial.
Une dimension du projet de Horta a été complètement écartée, celle du logement. Puisque Bruxelles s’essaie à redevenir une capitale habitée, le Shell – dans une extension ou transformation – pourrait faire partie d’un projet urbain à grande échelle, qui intégrerait du logement tant sur le Mont des Arts qu’à la Cité administrative, le long des destructions de la Jonction.
Même sans sa tour, le Shell est souvent perçu comme un signal ; à l’image d’autres œuvres de Dumont comme Citroën. Comment exploiter cette notion de signal ? Surtout, comment changer son enseigne, vu l’importance de la signalétique et de ce bâtiment dans la mémoire collective, comment le renommer ?
1 Archives de la Ville de Bruxelles, fonds propriétés communales, n° 7671
2 Archives de la Ville de Bruxelles, fonds travaux publics, n° 32360
3 DULIERE C., Victor Horta : mémoires, Ministère de la Communauté française de Belgique, Bruxelles, 1985, p. 218, p. 243
4 Archives de la Ville de Bruxelles, fonds travaux publics, n° 41244
5 Archives de la Ville de Bruxelles, fonds travaux publics, n° 41 336 à 41 342
6 DULIERE C., Victor Horta : mémoires, Ministère de la Communauté française de Belgique, Bruxelles, 1985, p. 218, p. 222
7 « Une belle création d’utilité collective » in Les Beaux-Arts, n° 126, mai 1934
8 Archives de la Ville de Bruxelles, fonds travaux publics, n° 67177
9 Shell Echo, décembre 1956, pp. 4-5
10 Shell Echo, février 1957, p. 7
11 Archives de la Ville de Bruxelles, fond travaux publics, n° 85193
12 Archives de la Ville de Bruxelles, fond travaux publics, n° 93917
13 Archives de la Ville de Bruxelles, fond travaux publics, n° 94170
14 D´OSTA J., Dictionnaire historique et anecdotique des rues de Bruxelles, P. Legrain, Bruxelles, 1996


